Pierre Le Coz est un écrivain français, auteur de près de soixante livres d’une grande variété de formes : récits de voyage, proses poétiques, polars, essais… Ce site est consacré à l’actualité de son œuvre – avec une biographie et une bibliographie à jour – mais aussi et surtout à L’Europe et la Profondeur, son « grand récit » en vingt-deux tomes ; il s’agit d’un essai dont la rédaction a commencé en 1996 avec une réflexion sur la perspective dans la peinture, pour s’achever en mars 2024 avec la belle notion de « scripturaire » – notion qui vise à faire advenir, dans l’ordre littéraire et au-delà, une nouvelle « aventure du sens ».
Vous trouverez sur ce site une page entièrement dédiée à La Profondeur. Une conférence et un entretien en vidéos présentent l’intention initiale, la portée et les ambitions de cette « enquête vertigineuse ». Les six derniers tomes, inédits, y sont progressivement mis en ligne, et peuvent être librement lus et téléchargés.
En décembre 2007, Dominique Autié, éditeur toulousain, publie dans son blog (aujourd’hui fermé) un entretien avec Pierre Le Coz. Ce dernier déclare, à propos de L’Europe et la Profondeur, qui ne comptait alors qu’un seul tome : « Je ne sais pas comment un lecteur peut ressortir d’une telle lecture. Ce qui m’intéresse, c’est comment l’y faire entrer ! […] Le lecteur peut donc entrer où il veut dans ce tourbillon herméneutique, il peut même commencer par la fin – il ne sera jamais perdu. » J’aimerais aujourd’hui, vingt ans et vingt tomes de La Profondeur plus tard, démentir par l’expérience cette affirmation en évoquant longuement (qu’on m’excuse) ma propre lecture du « grand récit ». J’évoquerai peu dans cette « lettre » les idées de La Profondeur (qui, sur près de vingt mille pages, n’en manque assurément pas), d’autres l’ont fait et le feront ; je ne parlerai que de l’expérience pratique de lire intégralement cette Profondeur pendant plus de quinze ans – expérience qui, à ce jour et jusqu’à preuve du contraire, n’est que la mienne.
C’est donc dans un blog littéraire que je découvre un écrivain et un livre, L’Europe et la Profondeur, qui deviendra la « vaste somme » que l’on sait. À l’occasion d’un salon du livre à Toulouse en novembre 2010, et presque par hasard, je trouve en fin de journée, sur le stand des éditions des Loubatières (que Pierre Le Coz venait de quitter) la couverture du premier tome. Me remémorant confusément l’article du blog, j’achète sur un coup de tête les deux premiers volumes, attiré par leur belle couverture et par leur masse ; j’en attends alors si peu !
Je suis entré dans La Profondeur en orpailleur désenchanté, ne cherchant a priori qu’à extraire – de ce que je croyais n’être alors qu’un pensum livresque – quelques jolies phrases à ruminer et deux-trois anecdotes cultureuses. Le livre ouvert sous mes yeux, je découvre un texte vigoureux, intrépide et surprenant qui, par la petite lucarne de la perspective formalisée à la Renaissance, entend dire rien de moins que la vérité du monde dans lequel nous vivons.
Depuis la lecture de L’Empire et le Royaume (tome III), j’attends avec patience et fidélité la parution du tome « en préparation » et je comble les mois d’attente par la découverte des œuvres évoquées par Pierre Le Coz ou par ses autres livres (romans, proses poétiques…). Ce fut une aventure, également, que de démêler le Pierre Le Coz qui m’intéresse des deux autres (car oui, Pierre Le Coz – qui n’avait alors pour moi ni voix ni visage – a deux homonymes : le premier est un commissaire de police et chanteur folk, le second un « philosophe spécialiste de l’éthique médicale » qui, hélas, écrit aussi des livres). Je concevais La Profondeur comme une œuvre actuelle et vivante : j’attendais fébrilement la suite de l’enquête « philosophico-théologique » comme d’autres attendent la nouvelle saison d’une série interrompue par un cliffhanger !
Une année, je manque la conférence donnée par l’auteur à la librairie Ombres Blanches (la seule librairie au monde qui garde en stock quelques tomes de La Profondeur) ; une autre année – un peu moins patient qu’à l’ordinaire – je questionne par email les Loubatières – cet éditeur si méritant ! – pour avoir la date de sortie d’Une porte sur l’été ; un an plus tard, je me rends au salon du livre de Caen, pensant y croiser l’auteur des Clandestins du jour. Enfin, ce n’est qu’en mai 2019 que j’approche du stand des éditions du Soupirail, à Caen, avec L’Europe et la Profondeur sous le bras, et que Pierre Le Coz rencontre celui qu’il nomme en toute simplicité « l’homme qui avait lu toute La Profondeur ».
Dix ans de lecture soldés par une rencontre, un échange d’adresses et, quelques lettres et appels téléphoniques plus tard, par une amitié. L’auteur a donc enfin une voix, un visage et une retraite périgourdine où nous partageons une à deux fois l’an des spécialités locales ; La Profondeur, enfin, s’incarne. De lecteur anonyme je deviens le dédicataire du Bruit du temps : formidable impression borgésienne (ou dickienne, plutôt) que de voir son nom figurer dans une œuvre tant aimée. Aujourd’hui, « l’homme qui avait lu toute La Profondeur » lui rend hommage avec les outils dont il dispose, cherchant à opérer un début de « continuation par d’autres moyens » du « grand récit » : un modeste espace dans le cyberespace qui permet à tous de lire les six derniers tomes inédits.
Comme je l’annonçais plus haut, je dois démentir par l’expérience l’affirmation faite en 2007 par Pierre Le Coz : je crois qu’il n’est plus possible aujourd’hui d’entrer dans cette somme par le chapitre ou le tome de son choix. Oui, j’aimerais pouvoir dire qu’il suffirait de piocher un tome au hasard (pour rassurer le lecteur pressé, tenté de louvoyer dans les courants de La Profondeur), mais il me semble bien que non : on ne prend pas une tranche de cataracte. Pour garder intact l’émerveillement que ce texte prépare, pour prendre plaisir à ses rimes et ses échos et pour toujours se laisser surprendre, il faut être le témoin durable de ses mouvements, de ses spirales, de ses ressacs – intégralement, dans le scintillement de son « torrent scripturaire ».
Il faudrait donc, comme il se doit presque toujours, « commencer par le début » – et par cet incipit abrupt qui annonce large : « Il y a deux perspectives, la naturelle – l’expérience quotidienne de la vision – et la métaphysique, inventée par le Quattrocento. » Puis il s’agit d’avancer, avec la méthode rigoureuse à laquelle obéit tout lecteur (lire de gauche à droite), pour constater au fil des tomes que le propos se resserre ou se libère, se cherche, tâtonne, s’exalte : c’est la marque des explorateurs de territoires inconnus, et nombreuses sont les pages qui rendent compte d’un vrai bonheur d’écriture et de découverte. Je justifie donc encore, pour une expérience loyale, une lecture intégrale de La Profondeur – et rechigne à peine à dire le fond de ma pensée – au grand dam, j’imagine, de l’auteur : il fallait commencer cette lecture il y a quinze ans ! Le « lecteur hypothétique » (« personnage » récurrent du « grand récit »), s’il me lit, ne doit plus hésiter.
Car des milliers de pages attendent ce nouveau lecteur s’il se risque enfin à ouvrir le tome premier, comme je l’y invite ici. Je souhaite toutefois, en dépit de son retard, lui recommander non pas une cure express de Profondeur, non pas un fix bâclé, mais une lecture lente et charitable, car ses vertus se diffusent dans le temps ; l’une d’elles – ce qui reste une fois les livres de Pierre Le Coz refermés – est un appel au vertige, un bel éloge de l’acrophilie en matière de pensée. En retour, il arrivera que des textes d’excellente « tenue littéraire », des modèles de style et d’érudition, vous tombent des mains précisément parce qu’ils s’organisent autour de précautions mondaines et industrielles : la lumière abrasive de La Profondeur entraîne l’œil à déceler l’intention acrophobique au cœur de certains livres, de certaines phrases.
Faut-il être philosophe, théologien ou poète pour s’engager dans ces pages ? L’auteur de ces lignes n’est rien de tout cela et, pourtant, y a trouvé son plaisir. Bien sûr, La Profondeur compte d’innombrables grands moments de pensée, et je n’en mentionne que quelques-uns : l’articulation du nihilisme et du christianisme, l’exégèse du noli me tangere, le dévoilement d’Amaleq, les commentaires de Céline ou de Rimbaud, la méditation sur le séjour de Perceval à Corbénic, les pages sur le pictor de Lascaux, sur Cézanne, sur L’Art de la peinture de Vermeer… Et pourtant, les pages les plus belles et surprenantes à mes yeux restent celles où Pierre Le Coz s’aperçoit, lors d’une halte entre deux développements, que La Profondeur semble s’écrire elle-même, qu’il n’en est peut-être pas l’auteur mais le pilote provisoire (ce sont ces pages-là qui semblent donner naissance à la notion décisive de scripturaire, qui domine les huit derniers tomes).
Je ne veux pas invalider une lecture strictement philosophique ou culturelle de La Profondeur (ce serait injuste car aucun « grand » nom de la littérature, de la philosophie ou de la peinture n’y manque !), mais je crois plus importantes ses dimensions pratique et spirituelle. Ce n’est pas en premier lieu une réserve de gloses, de « petits traités » (tant décriés par l’auteur), mais un laboratoire où s’observe le mouvement libre et joyeux de la pensée, révélé – pour reprendre les mots mêmes de l’auteur – par une « rédaction océanique et heureuse ».
Il m’est arrivé de devoir présenter à grands traits ce qu’est La Profondeur et, aujourd’hui encore, j’éprouve une certaine difficulté à en parler sans la réduire. Peut-être est-il seulement possible, pour l’instant, de l’approcher. Je voudrais soumettre au lecteur du futur l’hypothèse d’une proximité de La Profondeur – par sa forme et sa « manière » – avec trois monuments littéraires européens. Je pense à L’Anatomie de la mélancolie de l’anglais Robert Burton rédigée il y a quatre siècles, où ce qui paraît d’abord comme un traité médical n’en finit pas d’éclater en digressions diverses, jusqu’à donner l’impression nette d’une béance, d’un trou noir. Je songe encore au Zibaldone de Leopardi, dans lequel le poète italien, dans des développements discontinus chargés de son « pessimisme cosmique », cherche le fin mot du désir et trouve le vide. Enfin, plus près de nous, me vient à l’esprit le démesuré Bréviaire de Saint-Orphée du hongrois Miklós Szentkuthy, qui tente en invoquant mille figures européennes une « restitution pleine et entière de la vie, avec tous ses phénomènes vibratiles » : autant d’œuvres volumineuses, inclassables, sauvages et diversement profondes, dans la lignée desquelles s’inscrit sans complexe le « grand récit » de Pierre Le Coz – et autant d’œuvres importantes lues ou relues très tard.
J’arrive quasiment au terme de la présente lettre ; je m’en voudrais, avant de conclure, si je ne mentionnais pas une dernière hypothèse que je laisse aux « lecteurs du futur » le soin de vérifier (« lecteurs du futur » parmi lesquels je me compte, car il me reste encore trois inédits à découvrir !).
La Profondeur commence par une réflexion sur la perspective dans la peinture. Pour le dire vite : l’invention de la perspective est un événement métaphysique qui ouvre l’espace moderne et révèle la condition du monde après le départ du Christ. Les derniers tomes se distinguent par la progressive mise au jour et l’illustration pratique du « (pur) scripturaire », notion que l’auteur oppose au « (strict) littéraire ». Sans trop en dire : Saint-Simon est scripteur avec ses Mémoires quand Voltaire n’est que littérateur avec Le Siècle de Louis XIV ; le propre du « scripturaire » est la préséance de l’acte d’écrire sur la pensée (voir Rimbaud : « la Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant »). Avec cette notion, La Profondeur prépare un point de fuite, s’engage peu à peu dans son devenir-fugue (la figure de Bach traverse d’ailleurs le texte). À la manière de la perspective qui perce le plan pictural (avec les conséquences phénoménales que l’on sait), le scripturaire perce à son tour le plan(-plan) littéraire. Pierre Le Coz le dit : « Jamais je n’avais écrit aussi loin de moi-même » (Recherche extrême).
Quel événement métaphysique prépare donc à son tour le scripturaire ?
Il y a tant d’œuvres dont on dit poliment, comme on délivre une médaille d’apparat, qu’elles sont « inépuisables » : cela dispense du labeur d’en dire quelque chose de vrai. Dans le cas de La Profondeur, qui cherche à puiser à même la source du sens, ce simple mot est idéal. La rédaction du « grand récit » s’est terminée un jour de mars 2024, mais son rayonnement ne s’arrête pas ; ce grand œuvre, habité par sa béance heureuse, a trouvé la formule de sa perpétuité et fait de son lecteur un lecteur perpétuel, et donc perpétuellement reconnaissant.
Virgil, « l’homme qui avait lu toute La Profondeur »
À Caen, le 31 juillet 2026
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